La suite de notre série signée Bass Blender.

Burn in December ‘9’   

Histoires de Bernard Retrand

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Toutes sortes de raisons corroborent l’idée de boire du bourbon, ce, quelle que soit l’heure, quoiqu’à 9h38 Bernard trime à la trouver, surtout qu’il s’agirait du premier verre. Alors il tourne en rond chez lui, dans une heure ça sera presque l’heure de l’apéro, et là, on ne parlera plus de faiblesse. Une carte postale est arrivée de Suède ce matin, Paëlla y signifiant qu’elle gazouille avec Jean-François, aussi qu’il doit prendre soin du chat et qu’elle a réservé son vol retour pour le 24, elle aura tout plein de choses à lui raconter et un cadeau… Lus et relus, ces mots ont laissé Bernard circonspect, demeure la difficulté d’accepter cet abandon. La projection de ce week-end laisse entrevoir à Bernard la dimension profonde de l’ennui qui l’attend, seul le bourbon fouettera cette langueur, Bernard n’a pas vraiment d’ami avec qui le partager, focalisé sur son travail et sa relation avec sa sœur et désabusé par d’anciens liens d’amitié, il ne fait plus vraiment les efforts adéquats pour, se contentant de contempler son manque de chance en le domaine. Avec la notoriété, il ne serait pas convenable de se pochtronner en des lieux publics, surtout après la réunion de crise le concernant de cette semaine où il lui a été intimé de montrer patte blanche, voire immaculée. L’interphone se manifeste, Bernard s’y rend, ce qui constitue une raison suffisante pour que le chat feule.

_ Qui ois-je ?

_ C’est moi monsieur Retrand !

_ Ah c’est bien ça, c’est moi, c’est pratique pour identifier son interlocuteur, tout le monde ne peut pas en dire autant.

_ Mais c’est moi, Ikzarhm !

_ Oh sérieusement ? Ikzarhm ! Comment vas-tu ?

_ Labess écoutez, je suis navré de passer à l’improviste et de vous déranger, mais j’avais dans l’espoir de remettre la main sur mon téléphone.

_ Quelle coïncidence quand même, ça fait des semaines que je veux te renvoyer ton portable, et justement, des coïncidences malencontreuses ont fait que je n’ai pu jusqu’ici… Et voilà que tu te pointes en bas de chez moi, c’est fou nan ?

_ Bah pas tant que ça, jusque fin novembre j’bossais à Culmont pour la SNCF vous savez, et j’attendais que mon stage d’été/automne soit terminé pour venir à votre rencontre afin de récupérer mon téléphone, j’me doutais que vous étiez fort occupé. C’est mon ami Denis qui m’a dit que vous ne l’aviez pas renvoyé au pays, il avait tenté de me joindre et il était tombé sur vous m’a-t-il dit, et là il m’a dégoté votre adresse pour que je puisse passer le récupérer.

_ Excuse-moi j’étais en train d’ouvrir la fenêtre au chat, tu disais ?

_ J’disais oui c’est fou les coïncidences !

_ T’es tout seul ?

_ Ouais.

_ Tu veux monter ?

_ Oui je veux bien.

_ Faudra pas être trop regardant sur le rangement, ok ?

_ Hum.

_ Bon je t’ouvre, on est au cinquième, porte de gauche en sortant de l’ascenseur.

En entrant, après que Bernard et lui se soient salués avec enthousiasme, Ikzarhm prend conscience de l’amplitude du fossé entre l’image proprette et seyante que Bernard renvoie lors de ses émissions à la télévision et celle qu’il a de lui, en ce moment, au beau milieu de son chambard, même s’il se dit qu’il a tout de même meilleure mine que la dernière fois quand ils se sont rencontrés. Cela va faire trois mois maintenant que Paëlla a pris la clé des champs, celle de Bernard c’est de laisser les peaux de saucissons par terre, ils n’ont pas tout à fait la même vision du confort. Ce laisser-aller est imputable à la désertion de sa sœur, mais il y a pire que les peaux de saucissons qui traînent, au goût d’Ikzarhm le pire étant les peaux de saucissons régurgitées par le chat laissant subodorer un marasme profond. En mode routard, il laisse son gros sac à dos dans l’entrée et rejoint Bernard dans le salon.

_ Faut pas faire gaffe au bazar, vas-y assieds-toi.

_ D’accord.

_ Tiens ton portable, c’est grâce à toi si j’ai pu prendre un RouyBus !

_ C’était bien ?

_ Hou oui, on a bien ri et fort bu, d’ailleurs c’est bientôt l’heure de l’apéro, tu prends un verre avec moi ?

_ Ah je ne bois pas d’alcool merci.

_ Ah mince, allez s’te plaît.

_ Darwin a dit que ceux qui survivent ne sont ni les plus forts, ni les plus intelligents mais ceux doués de facultés d’adaptation, alors je veux bien trinquer.

_ Ah chouette cacahouète ! J’aimerais bien savoir comment il faisait Darwin quand ses potes voulaient sauter d’un pont, tiens à la tienne Ikzarhm.

_ Santé ! Mais dites-moi Bernard, j’ai l’impression que vous vous négligez un peu, nan ?

_ Bah j’t’avoue que j’ai tenu tête au désarroi ces derniers temps, mais ça va mieux.

_ Ah tant mieux. C’est bon, ça chauffe et c’est fort, c’est quoi ?

_ Du bourbon, oui c’est bon. Ah bah oui, l’alcool est interdit dans les pays musulmans, du coup tu découvres.

_ On est un état laïc, on a aussi nos spécialités mais c’est vrai qu’on ne fait pas le vin comme ici.

_ Et ça te manque pas ?

_ Bah je bois pas, donc pas trop.

_ Ah oui c’est vrai, mais qu’est-ce qui te manque le plus alors ?

_ Arf, qu’est-ce qui me manque le plus… Je dirais la pratique de ma langue vernaculaire.

_ Ouais. C’est vrai que la langue vernaculaire elle est super belle.

Voyez qu’il reste encore un peu de fierté chez Bernard, il n’a pas dit qu’il ne connaissait pas le mot « Vernaculaire » mais Aux Chiffres et aux Lettres les mots les plus longs font dix lettres faut dire. La bouteille n’a pas fait long feu et a permis bien des voyages immobiles avant qu’ils ne décident d’aller se balader dans le quartier. Quand Bernard a demandé à Ikzarhm ce que le surprenait le plus dans Paris, celui-ci fit part de la noria de véhicules, Bernard connait le mot « Noria » car il fait cinq lettres. Et quand Bernard a demandé à son nouveau copain quelle était la clé de son bonheur, celui-ci a placé tout en haut la méditation, avant de lui en proposer l’expérimentation car Bernard ne l’a jamais pratiqué que malgré lui. De retour à l’appartement, gêné, Bernard a laissé Ikzarhm passer le balai afin qu’ils puissent s’asseoir en tailleur et déchaussés.

_ Voilà comme ça, bien droit, là t’es en position du lotus, j’te tutoie.

_ Oui bien sûr, donc là je suis en lotus pour pas un rond, c’est déjà ça, ensuite.

_ Je ne vais pas te demander de faire le vide mais d’essayer de te décontracter pour commencer. On va tenter de lâcher prise avec les tourments du moment et les conflits intérieurs, donc concentre-toi sur ta respiration

_ Rien qu’à l’idée, j’honnis déjà ce qu’on va faire mais j’ai dit que je jouais le jeu, donc j’inspire profondément.

_ Il faut arrêter de parler ça ira mieux, et on va parasiter les pensées parasites, on endort le bruit dans sa tête…

_ En gros faut que j’endorme mes sons.

_ Oui et concentre-toi sur le va-et-vient de ta respiration.

_ J’suis bourré, viens on se boit un verre et on réessaye demain quand on sera à jeun. Tu dors où en fait quand tu viens à Paris ?

_ Ça c’est pas un problème j’ai plein de connaissances, le truc c’est que si je rebois un verre je vais pas me pointer chez eux, et pis je crois vraiment que la méditation t’irait comme un gant.

_ Tu peux dormir ici si tu veux, y a la chambre de ma sœur, en plus c’est la seule pièce qu’est d’équerre !

Qui aurait dit ce matin que Bernard se ferait un copain avant que la nuit poigne, plus besoin de tergiverser, boire avec quelqu’un est le meilleur remède quant à la culpabilité liée à l’alcoolisme. Une flamme anime Bernard, la dernière sensation semblable c’était quand sa biographie est sortie en librairie, voilà trois mois que la flamme était en mode veilleuse, quelle purge !  

À Suivre

Et si vous avez raté tout ou partie, rattrapez-vous ci-dessous 

Burn épisode 6 - cafardages

Histoires de Bernard Retrand Encore à se demander s'il ne vaut, tout bonnement, pas mieux qu'il se casse mais Bernard sait qu'il n'est pas le seul à être à bout dans l'open-space.

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